Le traitement sécuritaire des patients en psychiatrie : vers une "police de l'intime"

L'appel et la pétition lancés fin 2008 par le collectif "Nous refusons la politique de la peur", et relayé par l'Union Syndicale de la Psychiatrie (USP) n'ont pas suffi, loin s'en faut, à enrayer la logique de criminalisation des maladies mentales à l'oeuvre dans les politiques menées par le gouvernement français depuis quelques années. Il s'agit d'une "logique de violence sociale qui condamne la psychiatrie à repérer, contrôler et parquer à vie les marginaux, déviants, malades, désignés potentiellement dangereux. Logique de l'abus rendu légal, enfin, puisque cette dangerosité n'est ni définie ni précisément limitée, ouvrant la voie à une extension indéfinie des mesures qui la visent. Obsession qui transforme tout accident en événement intolérable, la moindre erreur en défaillance monstrueuse, légitimant des précautions sans cesse durcies et toujours condamnées à se durcir car on ne supprimera jamais la possibilité d'un risque 1".

Le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, formé à l'initiative de soignants en psychiatrie, qui s'était constitué à la suite du discours de Nicolas Sarkozy, le 2 décembre 2008, exclusivement axé sur la problématique de la "sécurisation" et de l'enfermement des personnes souffrant de maladies mentales - relance aujourd'hui un appel contre le "projet de loi relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l'objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge" (appellation dont la connotation bienveillante vise à occulter la dimension répressive et stigmatisante), adopté par le Conseil des Ministres du 26 janvier 2011, et voté à l'Assemblée Nationale le 23 mars.

Signe manifeste d'une "déraison d'Etat" grandissante, cette réforme "détourne la fonction des soignants vers une orientation de dénonciation, de rétention, de «soins » sous contraintes et de surveillance", impose des soins sans consentement en ambulatoire, et instaure un fichier national (un casier psychiatrique ?) de toute personne ayant été soumise ne serait-ce qu’une seule fois aux soins sans consentement". Portée par une idéologie gestionnaire mettant en avant le principe de précaution et l'objectif prioritaire de maintenir l'ordre public, fut-ce au prix d'une surveillance généralisée des groupes sociaux et individus désignés comme “noyaux de dangerosité” 2, cette réforme «esquisse une perspective de normalisation, d’uniformisation et de contrôle, par le biais d’un objectif d’une santé mentale plus proche d’une police sanitaire que respectant la singularité de chaque individu (...) Elle impose aux patients d’accepter des « soins » stéréotypés, protocolisés, identiques pour tous. Ils seront sous surveillance, associée à un contrôle de leur dignité : ainsi se met en place une police de l’intime (...) Ce projet de loi concerne l’ensemble de la société, pas seulement les malades désignés comme dangereux. L’extension du domaine de la norme, - troubles du comportement, désordres psychiques, dangerosité, troubles affectifs -, fait qu’un tiers de la population est considéré comme atteinte d’un « trouble psy ». Nous entrons dans l’ère de la Police sanitaire»...

Lire enfin "Non au fichage social en psychiatrie", communiqué lancé par l'USP "après analyse du « guide méthodologique de production du Recueil d’informations médicalisées en psychiatrie (RIMP) », publié par l’Agence technique de l’information hospitalière en annexe de l’arrêté du 20 décembre 2010. L’Union Syndicale de la Psychiatrie a décidé de saisir la Commission nationale de l’informatique et des libertés, et si besoin le Conseil d’Etat : "En effet, en toute illégalité, l’Etat veut faire du RIMP un outil de contrôle social des populations psychologiquement les plus vulnérables..."

Le fichier "RIMpsy" a reçu un BigBrotherAward en 2009 : ce fichier nominatif, "qui recense les personnes ayant eu affaire à une structure de psychiatrie, n’est pas anonymisé à la source et risque donc de devenir un outil de contrôle rêvé pour un gouvernement engagé dans un traitement répressif des malades mentaux"...

  • 1. Extrait de "Nous refusons la politique de la peur LE MONDE | 12.12.2008
  • 2. L'expression est empruntée à Michel Foucault, dans "Surveiller et punir"