Rationaliser le contrôle social : entre technologisation et responsabilisation

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Article de Jean-Pierre Garnier, sociologue, paru dans les Cahiers du Centre Pierre Naville, Université d’Évry n°1/2010

Annoncée dans le métro parisien par de grandes affiches, deux journées de festivités avaient été organisées sur l'esplanade des Invalides le week-end des 18 et 19 octobre 2008 : les JSI. C'est-à-dire les Journées de la Sécurité Intérieure. Ces journées revêtaient un caractère national : 105 villes étaient concernées. Avec stands, films, dépliants publicitaires, panneaux explicatifs, exposés, exposition de matériel (véhicules, armes, outils de détection…) et démonstrations d’interventions en tout genre, y compris des opérations musclées, avec le concours du GIGN, du RAID, des pelotons de gendarmes mobiles, des CRS..., le tout sous haute protection policière pour dissuader les éventuels (et improbables) perturbateurs de gâcher la fête sécuritaire.

Le IIIème Reich mettait en scène de grandioses parades militaires pour préparer les esprits à la guerre. La Vème République offre aujourd’hui à la population des shows militaropoliciers pour la mobiliser contre l'ennemi intérieur. « On avait déjà les JMJ (Journées mondiales de la jeunesse) de la curaille. Voici venir les JSI de la flicaille », dénonçait un tract anarchiste. Après le le sabre qui accompagnait le goupillon, place au tonfa, au flash ball ou au pistolet Taser !

Cette exhibition obscène des « forces de l’ordre » où l’ordre montrait sa force matérialisait et symbolisait à la fois les deux acceptions que le sociologue Pierre Bourdieu donnait au terme « rationaliser » appliqué à la domination : au plan technique, en renforcer les mécanismes grâce à l’innovation (fonction d’efficience) ; au plan idéologique, les justifier en masquant leur raison d’être par des discours d’accompagnement (fonction de légitimation). C’est de quelques unes de ces avancées techniques et discursives dans le contrôle des populations, et du sens qu’il convient de leur donner, qu’il sera question dans les lignes qui suivent.

Le perfectionnement des techniques destinées à surveiller les populations, et éventuellement à punir les individus susceptibles de troubler l’ordre public ne connaît pas de pause. Mais, depuis le milieu des années 70 du siècle dernier, on a observé une nette accélération en France en réaction à la montée supposée des « violences urbaines » commises par une partie de la jeunesse résidant dans les logements sociaux. Par la suite, l’apparition et le développement du terrorisme, avec les attentats perpétrés en ville, a incité les pouvoirs publics à redoubler d’efforts pour « sécuriser l’espace urbain », impératif rendu encore plus urgent avec l’apparition récente, au moins dans les discours sinon l’esprit de certains gouvernants, d’une dangereuse mouvance « anarcho-autonome ».

Les dispositifs mis en oeuvre en ce sens comportent plusieurs composantes. Au plan juridique, tout d’abord, notre « État de droit » s’enrichit d’un arsenal législatif liberticide en accroissement constant. Nouvelles lois, nouvelles infractions, nouvelles peines. Depuis des années, c’est devenu une habitude, les faits divers sont souvent instrumentalisés afin de créer, qui une nouvelle législation (depuis 2002, 30 textes de lois sécuritaires ont été adoptés), qui un nouveau fichier policier. On en dénombrait 58 au milieu de l’année 2009, soit une augmentation de 70% en trois ans, dont le quart n’a aucune existence légale : la loi informatique et libertés a, en effet, été modifiée pour leur donner le « droit » d’être « hors la loi » jusqu’en 2010 ! Or, la moitié des Français y sont fichés, et, rien que sur ces trois dernières années, plus d’un million y sont toujours considérés comme « suspects » alors même qu’ils ont été blanchis par la Justice. Quant à la fiabilité des renseignements recueillis, elle laisse pour le moins à désirer. En 2008, la CNIL (Commission Informatique et Libertés) avait constaté 83% d’erreurs dans les fichiers policiers...

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